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« Je reviens vers quelque chose qui a toujours été là » Interview de Fredrika Stahl

mars 11, 2013 Art & Culture, Feature, Interview, Music, Music No Comments

Retour aux sources originelles, serait-on tenté de dire pour le dernier album délicatement ciselé « Off to Dance » de Fredrika Stahl. Ce quatrième opus fait suite à des titres teintés de jazz et de pop réalisés ces sept dernières années. De « A Fraction Of You » à « Tributaries » puis « Sweep Me Away », Fredrika Stahl, interprète compositeur, possède une personnalité dense à la double culture suédoise et française. Ses albums sont chantés en anglais, parfois émaillés de quelques mots français. Certaines chansons sont en français comme « Pourquoi pas moi ». Son parcours musical suit une évolution. Son premier album fut très « Jazzy Touch » (à relier à la rencontre avec Tom Mc Clung), puis sa musique a évolué pour aujourd’hui s’affirmer dans une tonalité pop qu’elle a toujours portée en elle. « Je crois que dans le fond mon travail brut a toujours été très pop » souligne t’elle pour la sortie de « Off to Dance », un fil d’Ariane lors de son interview.

Moi ce qui m’intéressait en premier , c’est le processus de création pour « Willow » de votre nouveau album « Off to dance »,  ?

Pour moi il y a plusieurs étapes , mais avant tout la composition et l ‘écriture. En général je commence par la composition,  parce que c’est ce qui me vient le plus facilement c’est la mélodie.  Une fois que j’ai la mélodie,  je cherche les mots à mettre sur la musique,  c’est pour moi ce qui prend le plus de temps . Ensuite je travaille beaucoup à la maison. J’ai un studio , je mets toutes mes idées d’arrangement en place , -chose que je ne faisais pas au début, c’était plus piano-voix , tandis qu’ aujourd’hui j’ai des idées assez précises sur l ‘arrangement musical .  Après,  bien sûr,  il y a le studio , j’ai choisi de travailler avec un réalisateur que j’aime beaucoup (Rod Ellis, ndlr). Le but, c’est de laisser aussi un peu de place au réalisateur parce que, sinon, je le fais chez moi toute seule. Il faut réussir à trouver un équilibre entre ce que j’entends,  et quand même laisser de la place à la spontanéité des idées .

Ce qui est super, c’est que cet album  a été enregistré au Pays de Galles. Nous sommes restés tous ensemble dans une maison isolée , nous vivions vraiment 24 h sur 24 ensemble et, du coup, c’est assez différent de ce que j’ai créé  auparavant. D’habitude j’arrive au studio,  je commence à 10h, ça prend la journée  etc…  alors que  là,  tout  se mélangeait. Parfois on travaillait le matin, parfois très tard le soir. C’était vraiment au moment où nous trouvions les idées, j’ ai vraiment cherché des idées sur place. J’avais plus l’habitude de savoir en avance ce que je voulais enregistrer , tandis que là, nous étions 4-5 personnes multi-instrumentistes , chacun avait ses idées, parfois l’un partait dans la pièce à côté pour créer, et puis on en gardait la moitié, et on jetait l’autre moitié, c’était un peu comme ça tout le temps, c’était très créatif . Ce sont aussi des personnes qui ont des groupes à eux comme Portishead , nous venons tous d’univers assez différents, ils vont proposer des choses auxquelles je n’aurais pas forcément pensé. C’était drôle, parce qu’avant d’y aller je ne savais pas du tout comment cela allait se passer, rien n’était décidé en avance. Nous sommes donc arrivés sur place et nous nous sommes dit: « Ok! on commence par quoi? » . Il y avait un peu plus de spontanéïté.

 

Combien de temps y êtes-vous restée ?

J’ai pris un risque parce que, la première fois où je suis partie, Rod a écouté mes chansons et m’a dit:  » Bon tu dois aller avec lui , lui et lui! » . J’ ai répondu « ok », mais je ne connaissais personne. A la base je voulais emmener 1 ou 2 musiciens que je connaissais mais on m’a dit:  » Non! On part sur autre chose, quelque chose de nouveau ».
Je suis partie une semaine en décembre, puis j’ai fini d’écrire, et je suis retournée en fin février-mars pour enregistrer le reste.

Donc vous avez fait le tout en 3 semaines ?

L’enregistrement oui , mais l’écriture c’était beaucoup plus long (rires).

En Combien de temps à peu près, 1 an , 2 ans ?

« Willow », le premier que j’ai écrit , j’ai commencé à l’écrire 6 mois après la sortie de « Sweep me away ». Quand je suis dans une sortie d’album comme maintenant, je suis concentrée sur la façon de réarranger les morceaux pour le live. En général je n’ai pas la tête à ça, même si j’ai envie d’écrire. Mais je pense que dans 6 mois je commencerai à préparer de nouvelles choses.

(Mais je vous parle de cet album)  Pour « Off to Dance »

Oui, mais c’est toujours un peu le même processus. Pour cet album j’ai commencé 6 mois après la sortie de « Willow »

Et vous faites du live pendant combien de temps? Qu’avez-vous avez prévu?

Mon premier concert a lieu la semaine prochaine, le 16 mars , puis le 19 mars au Café de la Danse, donc c’est tout de suite . Mais c’est une autre histoire, je dois adapter les chansons pour le live. La musique sera retravaillée pour la scène, parce que le disque n’est pas forcément ce qui y marche le mieux. Les gens n’ont pas la même perception du morceau en direct et sur l’album. Et puis il y a toujours les anciens titres des albums qu’il faut peut-être aussi réadapter un peu. Je n’ai pas toujours envie de refaire pareil, une chanson peut avoir plusieurs lignes (interprétations).

Donc vous pensez que la mutation que vous avez accomplies est liée à cette façon d’enregistrer, ou était-ce initialement dans votre projet ? Qu’est-ce qui peut motiver une évolution aussi importante du style musical ?

Moi, je n’ai pas l’impression d’être partie sur autre chose . J’ai commencé très jeune, je suis passée par le jazz parce que c’était mon école. c’était naturel de travailler avec eux, mais déjà à l’ époque j’avais des mélodies très pop. Quand on écoute les maquettes du premier album piano/voix, il n’y a rien de jazz, ce sont des chansons pop. Mais à cette époque-là j’écoutais beaucoup de jazz, et j’avais envie de le teinter un peu comme cela. Je pense aussi que quand j’ai commencé mon premier album, à 19 ans, j’étais un peu comme une éponge. J’apprenais en travaillant avec d’autres, je laissais d’autres personnes faire des arrangements. Tout était nouveau.  Ensuite, avec chaque album, je reviens vers quelque chose qui a toujours été là. Et puis une identité musicale se construit au fur et à mesure,  je change et j’ai besoin d’un peu de temps pour me trouver . Je dirai qu’à chaque album j’ai pris un peu plus le contrôle, même s’ il y a eu un changement pour chaque album. A l’avenir je pense que les changements deviendront peut-être moins importants , même si mon but n’est pas de dire:  » J’ai trouvé mon style, et je vais faire cela le reste de ma vie. Ce n’est pas non plus intéressant, même si j’ai l’impression de m’être vraiment trouvée. Dans 5 ans je dirai peut-être aussi: » Voilà! Maintenant je me suis trouvée! ». Je ne sais pas, il m’est impossible de l’affirmer. En tout cas, je n’ai pas l’impression d’avoir changé musicalement, j’ai plus l’impression d’avoir pris de plus en plus de contrôle et de composer une musique plus personnelle. C’est à dire qu’il s’agit d’assumer une partie de soi, ce qu’il est difficile de faire à 18-19 ans, mais  plus facile bien sûr à 28 ans. Au début, il y avait des choses qui me ressemblaient beaucoup mais, justement parce que c’était très « moi », je n’en voulais pas. Je voulais justement quelque chose qui ressemblait à autre chose.

 

Justement, il y a une métaphore qui est un bruit d’eau, après la petite musical qui est un souvenir d’enfance me semble-t-il. Et avec ce bruit d’eau, il y avait une notion de retour aux sources, que vous venez d’expliquer.

 

Oui, c’est vrai. De plus ce qui est drôle c’est que c’est le bruit de la rivière qui passait devant le studio, alors que nous étions vraiment au milieu de nulle part. Il y avait des champs, une live-room au fond du studio  où nous faisions les prises de batteries, etc… Elle était fermée par des baies vitrées, derrière il y avait la forêt, devant une rivière. En plus c’était en plein hiver, en décembre d’abord et ensuite en février-mars. Je pense d’ailleurs que l’environnement a tout de même eu un impact, une influence sur la couleur de l’album, cela s’entend que ce n’est pas un album qui a été fait au bord d’une piscine…

A Miami !

 

Voilà ! (rires) Et finalement j’aimais bien ce décor car il me faisait un peu penser à chez moi, avec cette forêt. Nous étions très proches de la nature. Cela m’ inspirait, mais c’était aussi un peu sombre, un peu lourd parfois. Quand tu es enfermé comme ça, il y a des jours où ça se passe très bien, et d’autres où c’est un peu plus dur, tu as moins d’inspiration, et l’endroit devient un peu plus oppressant.

 

Vous avez dis des choses très intéressantes et structurées…

 

Pourtant je n’ai pas l’impression d’être structurée quand je réponds (rires).

 

Si, c’est très structuré, pour les autres morceaux,  pouvez-vous m’en parler ?

 

C’est un peu ce que j’ai dit auparavant, c’est à dire que j’ai vraiment l’impression d’avoir réussi à dire ce que j’avais envie de dire. Aujourd’hui j’ai plus l’impression d’avoir mis le doigt dessus. Je ne dis pas que c’est mieux ou moins bien, ce n’est pas la question, mais j’avais envie de communiquer une émotion, quelque chose d’assez spécifique, et je l’ai fait.

J’ai l’impression qu’il y a eu moins de déformation qu’auparavant entre ce que j’avais en tête et le résultat concret. Il y a toujours une déformation entre une pensée, une émotion et le mot juste qui les exprime, les bonnes notes, la bonne couleur. C’est très dur d’arriver à s’exprimer de manière parfaite. Je suis loin d’y arriver complètement, mais c’est un peu mon but de me demander si j’arrive à tout « canaliser » en une chanson, sans perdre des éléments en route. On perd toujours des choses en route dans sa manière de s’exprimer, que ce soit musicalement, ou au niveau des textes, et là j’ai tout de même l’impression d’avoir un album très personnel pour le coup et je crois que c’est ce qui était le plus important pour moi. Après, je ne sais pas vraiment quelles seront les réactions (rires).

 

 

Justement, comment vivez-vous le succés ?

 

Je ne sais pas, c’est difficile car ce n’est pas parce que l’on a du succès, que l’on a fait quelque chose de bien et inversement, ce n’est pas parce que l’on n’a pas de succès, que l’on n’ a pas fait quelque chose de bien. On a l’impression que les gens ou l’entourage ne voit pas ça comme ça, c’est à dire que pour eux si ça marche, c’est parce que c’était bien et que ça le méritait. Pour ma part, c’est mon quatrième album, donc ce n’est pas le premier, une sortie d’album c’est toujours angoissant, et là peut-être que, parce c’est la quatrième fois, je suis beaucoup plus zen par rapport à cela. Sûrement beaucoup aussi parce que je suis très à l’aise avec cette album, parce que je sens que c’est moi, j’avais ça à dire, je l’ai dit. C’est pire quand on fait quelque chose que l’on assume pas entièrement, lorsque l’on fait quelque chose et qu’on se dit « C’est pas vraiment ça que je voulais faire », c’est beaucoup plus angoissant.

Pour moi, j’avais des choses à dire, et je les ai dîtes ! Bon après il faut quand même que ça marche un petit peu parce que sinon je ne pourrais pas continuer à faire de la musique ! (rires)

Il y a toujours cette partie là, mais il y a aussi tout ce qui vient après comme le live, parce que l’album c’est une chose, mais de chanter les chansons devant un public, je dirais que c’est le moment où on a le véritable échange, le vrai feed-back, parce qu’on ne passe plus par des médias, c’est du direct, je donne à la personne en face qui le prend ou pas, et me le rend ou pas. Donc j’ai hâte, j’ai vraiment hâte !

 

 

 

Ca vous amène à vous dire « j’aurais dû modifier » ou « j’aurais dû faire d’autres arrangements »  en fonction des feedbacks que vous avez ? En concert, quand vous êtes en live.

 

Déjà en concert les choses peuvent changer c’est à dire que le premier show d’une tournée est très différent du dernier show  d’une tournée. Les shows changent pour chaque concert et à chaque concert on se dit « Ah ça c’était génial, il faut qu’on rallonge cette partie » ou « ça, ça ne marche pas du tout, il faut qu’on arrête tout de suite ». A chaque fois il y a un debrief après chaque concert. Et le public est tellement différent aussi, que si le public réagit d’une manière, nous on réagit comme ça etc … Ca a beaucoup à voir avec ce que nous on donne aussi.. Il y a des jours où on arrive à donner plus facilement que d’autres. Il n’y a vraiment pas un concert qui est pareil que l’autre. Mais c’est ça qui est bien. Heureusement. C’est un échange, ça dépend de qui on a en face.

 

Sur une interview, vous faisiez allusion aux contes, aux chansons suédoises. Est ce que ça vous a servi sur ce titre ?

 

Sur ce titre là oui. Parce que c’est une chanson inspirée d’un mythe et je trouve qu’il y a beaucoup de choses scandinaves spécifiquement dans ce morceau là justement c’est basé sur un mythe . On a beaucoup ça dans les pays nordiques. C’est peut être parce qu’on est beaucoup entouré de la nature. On a toujours eu beaucoup d’histoires à raconter. Après mélodiquement je trouve qu’il y a un truc assez nordique aussi, dans le choix des couleurs, l’arrangement, et c’est pour ça que j’avais choisi cet album comme premier extrait de l’album. Cette fois je ne recherche pas l’efficacité mais ce que je veux c’est une chanson qui introduit bien l’album, qui le représente bien avant tout.

 

Vous évoquez quel mythe exactement ?

 

Alors là ce n’est pas un mythe suédois. C’est une histoire que j’avais lu sur internet. Je crois que c’est un mythe celte. Ca parle des saules pleureurs. Pourquoi les saules pleureurs ? C’est l’histoire d’une fille qui attendait son homme au pied d’un arbre qui était leur lieu de rencontre, et un jour il n’est pas venu au rendez-vous et elle a décidé de rester à l’attendre. Il n’est jamais revenu. Elle est morte de chagrin au pied de l’arbre. L’arbre a absorbé son âme, sa tristesse, et depuis pleure en hommage à cette femme. A partir de ça je suis allée un peu plus loin, j’ai imaginé une histoire un peu plus précise. Et chacun l’interprète comme il veut. C’est triste.

J’avais écrit la musique avant en fait, ça faisait déjà plus de 6 mois que j’avais la musique mais je n’arrivais pas à trouver la bonne histoire et les bons mots. C’est très dur. Parfois ça marche très bien, parfois il n’y a rien qui colle. Et je suis tombée par hasard sur cette histoire-là et quand je l’ai lue, ça m’a donné la même émotion que celle que je ressentais dans la musique de Willow.

 

Mais l’écriture en anglais est aussi très intéressante parce que hormis le sens, il faut qu’elle soit adaptée à votre voix, qu’elle soit adaptée à la musique. Il n’y a pas que le sens quand on écrit. Vous êtes votre propre parolier ? C’est un travail énorme.

 

Oui et c’est la partie la plus dure je trouve parce que c’est tellement concret les mots par rapport à la musique. Même si la musique a pour moi une émotion assez concrète. Après c’est pour moi. Je suis sure qu’il y a plein de gens qui disent l’inverse, qui trouvent plus de libertés ou arrivent mieux à manier les nuances des mots. Mais moi j’ai vraiment plus de facilités avec la musique.

 

Compte tenu de la qualité de vos textes, cela ne se discerne pas (rires).

 

Mais je passe beaucoup de temps dessus parce que c’est très important pour moi, ce que je raconte. Mais c’est plus dur.

 

Et comment vous sentez les lives à venir ? Vous vous sentez sûre de vous ou un petit peu inquiète ?

 

Oui je suis un peu inquiète (rires). Heureusement je dirais.Quand je suis pas inquiète en général c’est pas très bon signe. On est inquiet à partir du moment où on a peur de ne pas bien faire. Et c’est quand on a peur de pas bien faire qu’on donne le meilleur de soi même. Donc je suis inquiète mais rassurée d’être inquiète (rires).

 

Dans le titre « Willow », je trouve qu’il y a dans une certaine mesure, une certaine certitude en filigrane… Une assurance…

 

Déjà de le transcrire en live c’est déjà un challenge en soi parce que sur l’album et sur « Willow » spécifiquement je crois qu’on a 100 pistes. En live faut réussir à faire ça avec 4 ou 5 personnes donc c’est pas pareil. Mais c’est pas grave. C’est différent.Ce qui ne doit pas être différent c’est ce qu’on a à raconter. C’est l ‘émotion qu’on veut partager. On n’ est pas là pour refaire l’album à l’identique sinon ça ne sert à rien. Mais il y a quand même une couleur musicale qu’on veut retrouver même si ce n’est pas pareil. Et c’est ça qu’on a fait toute la semaine. On était en résidence, on joue des titres. Et voilà, il y a beaucoup de recherche mais ça va être super. Avant que ça commence c’est toujours un peu stressant mais une fois que ça a commencé, il faut juste s’amuser.

 

Je pense que c’est un très bon titre, d’une très bonne tonalité. Le côté jazz de vos début me gênait un petit peu. Mais j’ai trouvé que que le tire « Willow » était très intéressant, très structuré, très dense. Je suis toujours curieux de voir la réaction du public, du succès ou pas. Moi, je vois un grand succès pour vous.

 

Je touche du bois… (rires).

 

Mais je ne sais pas si ma vision est la bonne, on verra.

 

Ca serait bien (rires).

Interview: Jean Cousin

Forks magazine © Forks 2013

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