Feature 23/02/2026

Entre rebond allemand et contraction canadienne, les économies avancées naviguent dans un climat d’incertitude marqué par les tensions commerciales

by Rédaction

Croissance mondiale : l’OCDE affiche des performances contrastées au T4 2025

La reprise économique mondiale poursuit son chemin chaotique. Selon les dernières estimations de l’OCDE, la croissance du PIB des pays membres a légèrement ralenti à 0,3 % au quatrième trimestre 2025, contre 0,4 % au trimestre précédent. Un chiffre qui masque des trajectoires nationales de plus en plus divergentes, reflet d’une économie mondiale fragmentée par les tensions commerciales.

Sur les 24 pays disposant de données pour le T4, dix ont accéléré, sept ont ralenti et cinq se sont contractés. Cette dispersion illustre la difficulté à coordonner une reprise synchronisée, dans un contexte où les barrières douanières atteignent des niveaux inédits depuis un siècle.

Le paradoxe allemand et la résilience italienne

L’Allemagne, malade chronique de la croissance européenne, affiche une surprise positive au T4 avec 0,3 %, contre une stagnation au trimestre précédent. Cette embellie, soutenue par la consommation des ménages et des administrations publiques, marque peut-être un tournant pour la première économie européenne.

L’Italie confirme sa dynamique positive avec 0,3 %, en accélération par rapport aux 0,2 % du T3. Rome bénéficie d’un moteur supplémentaire : une hausse significative de l’investissement. Un signe encourageant pour une économie souvent critiquée pour son manque de dynamisme structurel.

À l’inverse, la France décroche. Après un solide 0,5 % au T3, la croissance hexagonale retombe à 0,2 % au T4, victime d’un déstockage persistant. Ce ralentissement intervient dans un contexte politique incertain, marqué par l’instabilité gouvernementale.

Le Canada dans le rouge, le Japon à la peine

Outre-Atlantique, le Canada surprend négativement avec une contraction de 0,1 % au T4, après une expansion vigoureuse de 0,6 % au T3. Cette rechute témoigne de la vulnérabilité de l’économie canadienne aux menaces de droits de douane américains.

Le Japon peine à sortir de l’ornière. Après une contraction sévère de 0,7 % au T3, l’archipel affiche une timide reprise de 0,1 % au T4, portée par l’investissement. Mais l’économie nippone reste confrontée à des défis structurels majeurs – vieillissement démographique, pénurie de main-d’œuvre, faiblesse de la productivité.

Le Royaume-Uni stagne à 0,1 % pour le deuxième trimestre consécutif, illustrant les difficultés post-Brexit. Les données américaines pour le T4 n’étaient pas encore disponibles, mais les observateurs anticipent un ralentissement.

L’exception irlandaise et les distorsions statistiques

Au palmarès trimestriel, la Lituanie décroche la palme avec 1,7 %, suivie d’Israël et de la Pologne (1,0 % chacun). Mais c’est l’Irlande qui suscite le plus d’interrogations avec une croissance annuelle de 12,6 % en 2025, la plus élevée de l’OCDE.

Cette performance spectaculaire relève toutefois largement de l’artefact statistique. L’économie irlandaise a enregistré des résultats « irréalistes » au premier semestre 2025 sous l’effet du « frontloading » : les multinationales pharmaceutiques implantées en Irlande ont massivement exporté vers les États-Unis en anticipation des droits de douane américains.

Ce phénomène, baptisé « Leprechaun Economics » (économie des lutins) par Paul Krugman, illustre les limites du PIB comme indicateur dans les petites économies fortement intégrées aux chaînes de valeur mondiales. Les autorités irlandaises ont créé un indicateur alternatif, le GNI* (Revenu national brut modifié), pour mieux refléter l’activité domestique.

Au T4, l’Irlande affiche d’ailleurs une contraction de 0,6 %, signe que l’effet d’anticipation se dissipe. L’OCDE prévoit un retour à la normale avec 2,1 % de croissance en 2026, après le pic artificiel de 2025.

2025 : un rebond en trompe-l’œil

Sur l’ensemble de l’année 2025, la croissance de l’OCDE s’établit à 1,7 %, en amélioration par rapport aux 1,2 % de 2024 et 1,1 % de 2023. Contrairement à 2024, où sept pays avaient connu une contraction, tous les pays disposant de données affichent désormais une croissance positive – mais souvent anémique.

Cette amélioration tient largement à des facteurs temporaires, au premier rang desquels les effets d’anticipation liés aux droits de douane américains. Les entreprises ont intensifié leurs échanges au premier semestre 2025 pour devancer les hausses tarifaires, créant un pic d’activité artificiel qui masque une dynamique sous-jacente décevante.

Les nuages s’accumulent pour 2026

Les perspectives s’assombrissent. Selon l’OCDE, la croissance mondiale devrait ralentir à 2,9 % en 2026, contre 3,2 % en 2025, avant un léger rebond à 3,1 % en 2027. Cette décélération s’explique par la dissipation des effets d’anticipation et l’impact croissant des droits de douane américains, qui atteignent un taux effectif de 19,5 % – le plus élevé depuis les années 1930.

Le FMI, dans son édition d’avril 2025 des Perspectives de l’économie mondiale, a prévenu que l’intensification des tensions commerciales constituait le principal risque baissier. L’institution a sensiblement révisé à la baisse ses prévisions, soulignant que « l’application de droits de douane atteignant des niveaux jamais vus depuis un siècle » pèse sur l’investissement et les échanges.

Les marchés du travail donnent également des signaux préoccupants. Bien que le taux de chômage dans la zone OCDE reste stable à 4,9 %, le nombre d’emplois vacants est inférieur à la moyenne de 2019, tandis que la confiance des entreprises s’effrite.

L’inflation, menace persistante

Si l’inflation a reculé – de 5,4 % en 2024 à 3,8 % en 2025 dans la zone OCDE –, elle reste supérieure aux cibles des banques centrales dans de nombreux pays. Pire, le processus de désinflation s’est arrêté au second semestre 2025.

Les droits de douane risquent de raviver les tensions inflationnistes en renchérissant les importations. Un scénario qui pourrait contraindre les banques centrales à suspendre leur assouplissement monétaire – comme l’a déjà fait la Banque centrale du Brésil fin 2024.

Cette perspective inquiète particulièrement les pays émergents, déjà fragilisés par des coûts d’emprunt prohibitifs (entre 7 % et 11 %, contre 1 % à 4 % dans les économies avancées) et une dette publique élevée. La CNUCED, dans son rapport 2025, note que « les conditions financières influencent désormais le commerce autant que l’activité économique réelle ».

L’impasse du protectionnisme

Face à ces défis, les organisations internationales multiplient les appels à la coopération. « Les pays doivent parvenir à coopérer pour rendre la politique commerciale plus prévisible », plaide l’OCDE. Mais ces exhortations peinent à trouver un écho. L’administration américaine continue de menacer de nouveaux droits de douane, tandis que les tensions géopolitiques persistent.

Le risque d’une fragmentation accrue de l’économie mondiale n’a jamais été aussi élevé depuis la fin de la Guerre froide. Le commerce mondial, qui avait progressé d’environ 4 % au premier semestre 2025, retombe entre 2,5 % et 3 % une fois corrigé des effets d’anticipation – « bien loin de sa moyenne historique de 2,8 % entre 2015 et 2019 », selon la Direction générale du Trésor français.

Réformes structurelles, l’éternel oublié

Au-delà du cyclique, c’est le potentiel de croissance structurel qui inquiète. Depuis la fin des années 1990, la croissance de la production par habitant a diminué d’environ un point dans les pays de l’OCDE, tandis que la productivité multifactorielle stagne.

« Les réformes structurelles sont essentielles pour constituer les fondements d’une croissance plus forte et durable », martèle le Chef économiste de l’OCDE, Alvaro Pereira. Les pénuries de main-d’œuvre, exacerbées par le vieillissement démographique, appellent des politiques ambitieuses pour augmenter le taux d’activité, notamment parmi les seniors et les femmes.

Mais dans un climat politique marqué par l’incertitude et la tentation du repli nationaliste, ces réformes de long terme risquent d’être sacrifiées sur l’autel des considérations électorales. Une myopie qui pourrait coûter cher aux générations futures, dans un monde où la Chine ralentit (4,4 % prévu en 2026) et où les États-Unis pourraient voir leur croissance tomber à 1,5 % en 2026.

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