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La dynamique de la couleur

novembre 10, 2014 Art & Culture, Design, Exposition, Feature, Mode, News No Comments

Le  musée d’Art moderne de la Ville de Paris met en scène  la première grande rétrospective consacrée à Sonia Delaunay depuis 1967. Celle-ci est construite selon un parcours qui regroupe 400 oeuvres, des reconstitutions environnementales, des vêtements créés par l’artiste, ses décorations murales et ses recherches en matière de textile. Le nombre des oeuvres et leur variété révèlent avec  force le travail de cette artiste et une dynamique unique de la couleur. C’est en quelque sorte une rétrospective de l’émancipation. L’ oeuvre ne fonctionne plus en écho avec celle de son mari, Robert Delaunay, mais s’impose par un travail multiple qui traduit en avant-garde la perception des enjeux de la création.

Une maîtrise de la couleur dès ses premières oeuvres

Cette dynamique unique de la couleur apparaît comme une constante de sa recherche. Dès ses premiers  portraits, celui d‘ Une Finlandaise réalisé à l’huile en 1907-1908 par exemple, la structure du tableau s’appuie sur des couleurs vives: du rouge, un vert pastel, une pupille bleue cobalt, des ombres bleues. Chaque couleur transcrit les lumières qui modèlent le visage selon une palette qui juxtapose les tons sans conciliation à la manière du fauvisme. Très vite, dès 1912, la couleur franchit un pas au-delà de l’expressivité et devient l’élément constructeur des tableaux de Sonia Delaunay, avec des aplats de tons purs. La reproduction du réel est traduite dans la dynamique qui caractérise le mouvement du  » simultanisme ».

Des couleurs enrichies par son cosmopolitisme

Sa palette sera confortée par le cosmopolitisme de sa vie. Sonia Sarah Elievna Stern Terk,  naquit à Gradizhsk, dans la région d’ Odessa en 1885. Fille cadette d’une famille de 3 enfants, elle est confiée à l’âge de 5 ans par ses parents à un oncle maternel, Henri Terk, et s’installe à Saint-Pétersbourg. À 19 ans elle part en Allemagne étudier les beaux-arts à l’académie de Karlrsruhe. Deux ans plus tard, à l’automne elle s’installe à Paris. Très vite elle est intégrée au milieu artistique parisien et participe en 1907 à une exposition collective à la galerie Notre-Dame-des-Champs au côté de Braque, Picasso, Derain, Duffy, Metzinger et Pasquin. Mais  le cosmopolitisme de Sonia Delaunay n’est pas seulement le cosmopolitisme caractéristique d’une classe aisée, elle a vécu les deux guerres mondiales. Celle de 1914-1918 la surprend  avec son mari, Robert Delaunay, au Pays basque, ils restent en Espagne et s’installent à Madrid l’année suivante.. L’année suivante ils émigrent vers le Portugal et deux ans plus tard ils vont à Barcelone puis reviennent à Madrid. La période espagnole cesse avec le retour définitif en France quatre ans plus tard. La seconde guerre mondiale justifie un nouveau départ vers le sud de la France. Ces voyages enrichissent  sa sensibilité, sa perception et la gamme de ses couleurs.  Ils apportent également à  l’artiste des motifs qui caractériseront toute son oeuvre.

La dynamique de la couleur

Chaque voyage lui apporte des éléments qui se conjuguent pour aboutir à ces tableaux d’une couleur si expressive qu’elle s’abstrait de la figuration. Le travail sur la lumière et la couleur est imprégné de son enfance russe puis travaillé en Allemagne et encore enrichi par son expérience des lumières méditerranéennes .  Il croise aussi les recherches entreprises en optique dans le 1e quart du vingtième siècle.Toutefois l’esthétique magistralement interprétée par Les Prismes électriques ne constitue pas une fin. Les cercles concentriques qui  ont développé de manière stylisée la furia des Chanteurs flamencos et des Danseuses s’effacent progressivement au profit de la distribution des couleurs. Sonia Delaunay dépasse ce travail sur le kaléidoscope et renouvelle l’ étude de la lumière et de la couleur. Progressivement le spectre se réduit, pour s’appuyer sur des oppositions minimales. Parallèlement les formes se simplifient et l’artiste  s’émancipe des médians traditionnels au profit de la gouache.

Une intuition vibrante des enjeux de la création

Mais Sonia Delaunay incarne surtout  une création en prise directe sur le monde moderne, une création qui ignore les frontières traditionnelles entre architecture, peinture, sculpture, couture. Par son éclectisme elle donne naissance à ce qui deviendra le design. Elle met en scène son univers, explore une grande variété de supports et de techniques qui élargissent le champ de la création plastique. Elle travaille avec l’écrivain Blaise Cendrars sur La Prose du Transsibérien, fonde sa maison de couture au 19 boulevard Malesherbes,  travaille à des affiches publicitaires. Elle crée les costumes du Coeur à gaz de Tristan Tzara. Avec la décoration du Palais de l’Air de Félix Aublet elle interprète les sujets mécaniques de l’Hélice, du Moteur d’avion et du Tableau de bord, illustration de la synthèse des arts de l’ architecture, des sculpture, peinture et décoration. Cet éclectisme pour elle est indissociable du nouvel environnement de l’ homme moderne. L’art investit non seulement  les musées mais aussi la rue et la vie tout entière.  La création est omniprésente, totale, absolue.   Sonia Delaunay en  élargit le monde, introduit l’art dans des domaines où jusqu’à présent il ne paraissait pas.

Une dynamique moderne encore aujourd’hui.

En promouvant une création qui s’exprime même à travers  les objets du quotidien, en s’essayant à tous les supports, toile, mur, elle a accompli une synthèse des arts.  Sa modernité naquit de cette expérimentation continuelle dans les combinaisons de forme et de couleur qu’elle a dupliquées, déclinées et exploitées sur de nombreux supports. Le fait de reformuler son projet, de  travailler en de multiples variations qui réinvente le motif à partir d’une palette de couleurs qui s’est volontairement restreinte, introduit une nouvelle esthétique qui brouille les repaires. Une fresque s’appuie sur la matité et l’opacité de la peinture à l’eau. Les tapisseries proposent des effets de crayon comme un papier qui en aurait été biffé.   Sonia Delaunay est allée à l’encontre des hiérarchies établies entre beaux-arts et  et arts appliqués, quitte à faire passer les seconds devant les premiers.

Cette rétrospective permet de saisir le parcours original de Sonia Delaunay. Elle révèle la construction d’une abstraction autant que l’originalité et la liberté d’une artiste par rapport à la création de son temps. Aujourd’hui cette liberté, qui s’appuie sur une réinterprètation des motifs  qui deviennent à leur tour des formes nouvelles construit une oeuvre cohérente.  Sonia Delaunay est allée au-delà des limites et exprime combien cette expérimentation tous azimuts construit  une nouvelle esthétique. Dans ses tableaux, comme dans ses autres créations elle réconcilie l’artiste et l’artisan et selon ses propos « le vital inconscient d’une part et le métier et la construction de l’autre ».

Dominique Grimardia

Copyright Forks 2014

Sonia Delaunay, les couleurs de l’abstraction,

Commissaires: Anne Montfort et Cécile Godefroy

jusqu’au 22 février 2015, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président Wilson, 75116 Paris

 

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